16h32. Le bip sonne. Intervention primaire. Pompiers au départ.

Femme de 54 ans. Possible arrêt cardio-respiratoire. Pas d’autre information.

Trois dans la voiture : ambulancier, infirmier, médecin.

GPS réglé. Moteur vrombissant. Sirène hurlante. Asphalte avalé. 12 minutes plus tard, arrivée sur les lieux.

Nous entrons dans la maison. Le métronome du scope des pompiers qui bat la mesure à 110 coups par minute.

Cette femme, devenue patiente, est bel et bien en ACR.

Un homme est assis en bas des escaliers. Regard dans le vide. Visage livide. Larmes sur les joues.

Nous passons devant lui. Avec tout notre matériel. Entrée chargée et fluorescente dans son monde.

Au bout d’un couloir sombre, trois pompiers s’affairent autour de ce corps sans vie. Un qui masse, un qui ventile, le dernier qui nous parle.

« Femme, cancer du sein avancé, découvert il y a 9 mois. Métastases cérébrales et pulmonaires d’emblée. Dernière cure de chimio remontant à 7 jours. Difficultés respiratoires et douleurs thoraciques avant de perdre connaissance. Le mari l’a massé tout de suite après avoir appelé le SAMU. Notre def n’a pas choqué. Pas de directives anticipées au vu du diagnostic récent ». C’est compris, nous attaquons.

Scope mis en place en un éclair par notre ambulancier, perfusion posée en 40 secondes par notre infirmier. NaCl suspendu au pied du lit.

« Arrête le massage. Tracé plat, asystolie. 1 mg d’Adré. Reprends le massage. Je prépare de quoi l’intuber ».

Laryngoscopie. Cordes vocales en ligne de mire. Ballonnet gonflé. Ventilation. Première EtCO2 à 13 mmHg. C’est mal barré.

Nous continuons. Massage cardiaque efficace. Adré toutes les 4 minutes. Asystolie. Tracé plat. EtCO2 qui ne passe pas la barre des 15 mmHg.

Je lève la tête. Je vois le mari au bout du couloir. Assis en bas de l’escalier qui nous regarde. Yeux froids comme la réalité.

Nous sommes sur place depuis 16 minutes. Je m’avance vers lui. Couloir sombre aux murs desquels pendent des photos de tous les jours.

« Bonjour monsieur. Je suis le médecin du SAMU. Je m’occupe de votre femme. La situation est très grave. Elle est en arrêt cardiaque. Nous mettons tout en œuvre pour faire repartir son cœur mais pour le moment il ne répond pas à nos traitements ».

Électrochocs pour lui. Pas un son ne sort de sa bouche. Le temps s’égrène au rythme de 110 bips par minute.

Il me répond qu’il le sait. Que les médecins lui ont dit que le pronostic du cancer est gravissime. Qu’elle est très faible pour la chimiothérapie. Que malheureusement il n’y a pas grand-chose à faire. Qu’elle peut faire une complication du cancer. Qu’elle peut faire une complication de la chimiothérapie. Qu’elle n’a plus de réserves.

J’écoute. Je tente d’être présent sans rien dire. « Il est possible que votre femme meurt aujourd’hui ». Je me dis que sa femme va mourir aujourd’hui.

« Voulez vous venir auprès d’elle. Nous pouvons continuer la réanimation en votre présence. Cela peut être important pour vous et… pour elle. Vous ne nous dérangerez pas ».

Il le veut. Se lève chancelant. Nous marchons ensemble dans ce couloir sombre. Il la voit. Electrochocs pour lui.  Encore. Toujours pas pour elle. Il se place à côté d’elle. Lui prend la main.

Nous continuons donc. Massage cardiaque efficace. Adré toutes les 4 minutes. Asystolie. Tracé plat, toujours. EtCO2 à 9 mmHg. Un cycle. Puis un autre. Puis un autre. Puis un autre…

Les pompiers continuent sans rien dire. Des machines à masser. En sueurs. Haletants. Ils donnent tout. Je croise leurs regards. Ils savent. Cette foutue EtCO2 qui ne grimpe pas. Mon regard croise ceux de mon équipe. Nous sommes rodés. Nous nous connaissons bien.

Le mari lit la défaite et l’abandon dans nos attitudes. Il comprend avant même d’entendre.

« Les paramètres n’évoluent pas dans le bon sens. Au contraire ils s’aggravent. Le cœur de votre femme ne repart toujours pas. Cela fait maintenant 40 minutes qu’il s’est arrêté. Malgré le fait que vous ayez effectué le massage tout de suite, malgré tous les traitements que nous lui donnons, il n’y a d’évolution. Les dommages pour son cerveau risquent d’être terribles désormais ».

« Nous allons devoir arrêter ».

Le mari pleure et acquiesce. Embrasse sa femme sur le front.

Nos regards de soignants se croisent encore une fois. Nous sommes d’accord.

Je demande aux pompiers d’arrêter le massage cardiaque et la ventilation.

L’heure du décès est établie à 17h30. Le certificat est signé.

Nous débarrassons la patiente de toutes nos interventions. La perfusion. La sonde d’intubation. Les marques d’un massage qui n’aura pu conduire à sa survie restent. Nous la réinstallons dans son lit.

La sœur du mari arrive. Je leur explique quoi faire. Ils pleurent. Nous restons un peu. Présence désormais inutile de vies bousculées pour toujours.

Nous leur serrons la main. Et sortons de la maison en empruntant ce couloir sombre. Discussion avec les pompiers. Remerciements pour leur travail et leur aide précieuse.

Nous rentrons tous vers nos bases. Silence dans la voiture. Le coeur serré.

2 thoughts on “UNE INTERVENTION EN SMUR

  1. une fois de plus félicitation pour la qualité de votre blockchoc …..
    oui notre travail est parfois simplement d’observer et d’accompagner …même si la technique est là elle ne suffit pas
    et cet accompagnement prend alors toute son importance …..car si nous nous savons le virage que prendra cette intervention, pour cette homme c’est sa premiere et derniere intervention!
    j’admire votre prose

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