Bonjour à tous, cela fait longtemps que nous avons pas écrit pour le blog. Pleins de raisons derrière cette absence : la fatigue, le travail, la famille, les vacances. 

Pour cette rentrée, je vous propose un post plus long que d’habitude, pour le quel il faudra prendre le temps de lire.

Il s’agit de la prise en charge d’une patiente chez laquelle a été réalisée une lobo-isthmectomie thyroïdienne sous hypnoanalgésie.

Voici son histoire, racontée par mes soins à la première personne.

Je vous rapporte donc le cas de Mme G., une femme de 69 ans qui désire bénéficier d’une prise en charge d’hypnose pour une intervention chirurgicale de lobo-isthmectomie thyroïdienne droite en raison de la présence d’un nodule bénin mais hypersécrétant responsable d’une hyperthyroïdie légère depuis bientôt dix ans.

PREMIER RENDEZ-VOUS

Le responsable de l’hypnose de l’hôpital dans lequel je travaille m’a contacté début 2019 pour me demander si j’étais tenté de réaliser des interventions de chirurgies thyroïdiennes sous hypnose. J’ignorais que de telles procédures anesthésiques se faisaient et comme j’en avais déjà pratiqué une dizaine lors de mon année dans un service d’anesthésie de périphérie, j’acceptais volontiers.

Le rendez-vous a été fixé par le secrétariat. J’arrive en retard après avoir été retenu au bloc opératoire. La patiente ne s’attendait pas à ce que cela soit moi et pensait être reçue par un autre médecin qui lui avait été conseillé par une amie. Elle semble déçue. Le bureau de consultation d’hypnose est fermé et nous sommes obligés de faire la consultation dans une chambre de patient libre du service ambulatoire.

Je lui demande ses attentes :

« Je voudrais une intervention sous « hypnose » car j’ai un très mauvais souvenir d’une anesthésie générale lorsque j’avais 20 ans pour une amygdalectomie bilatérale avec un réveil « difficile » en raison de nausée et de vomissements. En plus, j’ai dû être de nouveau endormie en urgence car j’ai présenté une hémorragie précoce. »

Elle peur d’une nouvelle intervention ce d’autant qu’il n’y a pas strictement d’urgence à ce qu’elle se fasse opérer puisqu’elle présente un nodule thyroïdien bénin hypersécrétant mais qui grossit depuis 10 ans. Elle ne souhaite pas anesthésie et uniquement de l’hypnose. Je lui explique que ce type d’intervention en général et la sienne en particulier ne peut se réaliser uniquement avec l’hypnose. Cela nécessite l’association d’une hypnose et d’une analgésie complémentaire qui dans ce cas se fait à l’aide d’un bloc du plexus cervical intermédiaire bilatéral permettant « d’endormir » les nerfs cervicaux transverses qui s’occupent de la sensibilité du cou, là où elle doit être opérée. À cette annonce, elle semble un peu plus déçue encore, et reste à me regarder sans parler.

Je lui explique ma formation médicale et ma vision de l’hypnose dominée par la volonté de redonner du contrôle et du pouvoir au patient. Je lui explique en quoi la procédure d’hypnoanalgésie pour son intervention correspond, avec la nécessité d’une surveillance avec un scope et de la mise en place d’une perfusion. J’insiste sur le fait que même s’il n’y a pas d’anesthésie générale, sa prise en charge restera médicalisée.

Je lui demande si elle veut que je lui précise encore un peu plus le déroulé de la procédure d’anesthésie en lui notifiant que je vois bien semble déçue de ne pouvoir recevoir « que » de l’hypnose. Elle me répond par l’affirmative. Je lui explique que généralement, je propose 2 à 3 séances d’hypnose avant l’intervention sans compter notre rendez-vous d’aujourd’hui qui doit servir à informer les patients de la procédure dans les grandes lignes et de mon côté à me faire une idée sur la possibilité de réaliser l’intervention avec l’aide de l’hypnose. Je lui décris l’anesthésie locorégionale, les différentes étapes principales de la chirurgie (ouverture cutanée, dissection des différents plans jusqu’à la thyroïde, isolement du ou des nerfs laryngés récurrents passant au cœur des lobes thyroïdiens, la luxation du lobe thyroïdien juste avant son exérèse puis la fermeture des différents plans jusqu’à la peau) ainsi que l’organisation le jour J. Elle m’écoute, semble attentive mais ne me pose pas de questions, même après avoir insisté sur ma disponibilité pour y répondre.

Je lui demande également des renseignements sur elle. Il s’agit d’une femme célibataire sans enfant, ancienne commissaire de police. Elle se décrit spontanément comme une femme forte (ce qu’intérieurement je confirmais à ce moment au vu de la tête qu’elle faisait et du regard insistant qu’elle me renvoyait). Elle me dit d’elle-même avoir du mal à lâcher prise et vouloir être dans le contrôle. C’est d’ailleurs pour cette raison que pouvoir rester éveillée pendant l’intervention la rassure parce que cela lui permettra d’être attentive à son environnement.

Alors que je suis en train de prendre quelques notes de ce qu’elle me raconte, soudainement, elle me dit qu’elle est pressée par le temps en raison d’un autre rendez-vous après moi. Elle souhaite réfléchir à ce qu’elle veut faire aux vues de toutes les informations que je lui ai donné, me demande mes coordonnées et me dit qu’elle me recontactera pour me faire savoir si elle veut aller plus loin. Un peu déboussolé, je lui donne ma carte et réussi quand même à lui demander pour la prochaine fois, s’il y en a une, de réfléchir à une safe place après lui avoir expliqué en quoi cela consistait et à une situation difficile à laquelle elle a été confrontée et dont elle s’est sortie avec fierté.

Nous nous sommes dit au revoir et elle partait alors d’une démarche énergique et volontaire dans le couloir.

De mon côté, voici ce qu’étaient mes impressions. J’avais trouvé le contact avec la patiente difficile et déstabilisant. Je m’en voulais d’être arrivé en retard et d’avoir mené la consultation dans un lieu si peu adapté. J’étais déjà habitué à la déception des patients lorsque je leur dis que l’hypnose, seule, n’est pas possible. Je restais cependant interrogatif quant à ses attentes fantasmées et à la possibilité de la prise en charge sous hypnoanalgésie.

DEUXIÈME RENDEZ-VOUS

La patiente a repris directement contact avec moi pour poursuivre. Nous nous sommes revus, à l’heure, dans le bureau de consultation d’hypnose adapté. Après s’être installée sur la chaise en face de mon bureau, elle commence sans préavis à me poser des questions supplémentaires sur la technique d’anesthésie pour l’intervention et sur le risque que cela ne « fonctionne pas » et qu’il soit nécessaire de faire une anesthésie générale. Je réponds à toutes ses questions et lui propose que l’on fasse une séance. Elle me précise juste avant de commencer qu’elle n’a jamais fait d’hypnose, qu’elle ignore si elle était « hypnotisable » mais qu’elle possède de l’expérience en sophrologie et en méditation.

Je lui demande quel peut être son canal sensoriel préférentiel (VAKOG). Elle est peu précise et fini par me dire que pour le moment elle ne préfère pas se prononcer. Je lui demande pour la safe place et la situation difficile dont nous avions parlé à la fin du rendez-vous précédant et me dit encore une fois :

« – Pour le moment je préfère les garder pour moi. »

Nous commençons la séance après que la patiente se soit installée dans le fauteuil plus confortable présent dans la pièce. Je propose une induction lente en lui demandant de porter son attention sur sa respiration, qu’elle peut rendre plus régulière, plus profonde en se concentrant sur la sensation de l’air qui entre par ses narines puis qui finalement ressort lors de l’expiration. Elle semble réceptive, calme, écoutant ma voix à ce moment-là. Je tente alors d’approfondir sa transe au bout de quelques minutes en la faisant se focaliser sur des ressentis de lourdeur et/ou de légèreté de son corps et de ses membres. Je note à ce moment qu’elle bouge beaucoup sur son siège, comme si elle cherchait une meilleure position. Je ratifie ses mouvements et lui dis qu’elle peut tout à fait prendre le temps pour être confortable. Elle se calme de nouveau… Je lui demande de faire appel à sa safe place, de l’explorer et tenter de la définir de manière précise. Je lui demande de sentir sur sa peau la température de cette safe place, de pouvoir prendre en mains les objets qui s’y trouvent, de détailler par la vue les limites de celle-ci. Pourquoi pas d’en noter les odeurs et les bruits qui s’y trouvent. De nouveau elle bouge sur le fauteuil, s’étire, déglutit. Elle ne semble pas très à l’aise. Je tente de la rassurer sur le fait qu’elle est maitresse de sa pensée et que je suis auprès d’elle en cas de besoin. Elle ne bouge plus, je ne perçois rien de particulier. Je lui propose une sortie d’hypnose standard, en décomptant de 10 jusqu’à 1 avec suggestions post-hypnotiques positives.

Elle reste silencieuse après l’ouverture de ses yeux et me demande 3 minutes de silence pour réfléchir.

De mon côté, je ne suis pas satisfait de cette séance. J’ai l’impression qu’elle n’a été en transe qu’un très court moment au moment de l’induction avec réel ralentissement de respiration, son visage plus apaisé, son corps relâché. Sinon, le reste du temps, elle a beaucoup bougé, s’est grattée régulièrement le visage, s’est repositionnée sur le siège plusieurs fois. J’ai bien vu qu’elle n’était pas toujours « bien » mais je n’ai pas osé à chaque fois le notifier plus précisément de peur de perturber sa transe déjà pas idéale selon moi.

Après sa période réflexion, voici ce qu’elle me dit :

« – Je suis satisfaite de la séance mais j’ai plusieurs choses à vous dire. Je préférerais une entrée en hypnose plus rapide. De par mon expérience en sophrologie et en méditation, je peux rapidement me mettre dans un état de relaxation. Votre tentative [d’induction] douce m’a plus dérangé par sa lenteur et le manque de synchronisationavec ce que je ressentais de mon côté. »

Et moi qui croyait que c’était justement le moment de l’induction qui lui avait été le plus agréable et profitable en termes de transe. Elle me dit ensuite qu’elle veut que je sois plus directif dans mon verbe. Elle ne veut pas de propositions mais des « ordres » sur les différentes étapes de la transe. Elle veut également que je lui fasse des « check-points » pour m’assurer que l’on soit bien en phase lorsque je la guide. De la même manière, elle veut des temps de silence plus importants pour lui permettre de se concentrer et de profiter de la situation et de ce qu’elle « voit » et « ressent » sur sa peau.

Mes impressions à ce moment sont les suivantes. Je suis surtout vexé. De la manière dont elle me parle, du fait, finalement que c’est elle qui prend le contrôle et qu’elle me dit quoi faire. Cependant, en prenant sur moi (non sans un peu de temps) je change d’avis et mets mon égo de côté en me disant qu’elle me donne des indications précieuses sur la manière dont la transe hypnotique doit être menée chez elle et que cela constitue de très bonnes bases pour poursuivre.

Je lui demande si elle peut me décrire sa safe place, que cela pourrait être très utile pour moi, pour justement être plus en phase avec elle et me dit que, là tout de suite, elle est pressée (on arrive à 1 heure de consultation) mais qu’elle m’enverra un descriptif de celle-ci par email. Par contre, elle me dit que la situation difficile dans laquelle elle est sereine, se sent aux commandes est quand elle partait à l’assaut d’un bandit lorsqu’elle était commissaire et qu’elle devait le « taper » (ce qui signifie aller l’arrêter).

Nous prenons rendez-vous pour la semaine suivante et je lui propose que l’on refasse une séance avec toutes les informations qu’elle m’a donné, plus fort encore de la connaissance de sa safe place qu’elle m’aura décrit par email.

TROISIÈME RENDEZ-VOUS

Avant le rendez-vous avec la patiente, j’ai pris le temps de revoir les différentes inductions rapides que je pouvais proposer pour finalement tenter la technique du « eye roll ». Par ailleurs la patiente m’a envoyé un email le soir de notre deuxième rendez-vous où elle m’a décrit sa safe place. Il s’agit plus d’une expérience de sécurité : elle se situe en moyenne montagne dans la forêt, à la fin du mois de mars, il a neigé toute la nuit mais désormais le soleil est présent. Elle aime entendre le bruit de ses pas dans la neige, regarder les reflets du soleil sur celle-ci et les ombres qui se dessinent. Elle aime sentir le froid sur ses doigts nus et au niveau de ses pieds et la sensation de la neige qui flotte dans l’air, venir contre ses joues. Je décide comme elle me l’a demandé d’être plus directif tant dans la manière de mener la séance que dans le tempo de celle-ci. Je prévois également de lui faire des check-points réguliers et de pouvoir la faire répondre à des questions simples si je me sens perdu. Pour cette séance, je ne prévois pas de lui faire travailler la partie difficile du temps opératoire que je réserve pour la dernière consultation avant l’intervention.

Lorsqu’elle rentre en salle de consultation, je lui propose de directement s’assoir sur le fauteuil pour pouvoir débuter rapidement. Je lui demande de prendre 2 minutes pour elle afin de se préparer à notre séance et lui explique la technique de « l’eye roll » pour l’induction. Je lui demande si cela lui convient. En souriant elle me dit oui.

Nous pratiquons donc cette induction rapide qu’elle exécute parfaitement.

Pour l’approfondissement de la transe, je la laisse le faire seule, dans une volonté de lui donner plus de liberté et de contrôle et que si elle a besoin de quelque chose, elle n’a qu’à me demander. Je lui demande de me répondre par oui ou par non pour savoir si cela lui convient. Elle me répond :

« – Oui. »

Au cours de cette première phase d’approfondissement, je reviens vers elle de manière régulière pour lui demander si elle se sent bien. Elle me répond affirmativement et ajoute que l’on peut commencer à travailler sur la safe place.

Pour la safe place, je repose le cadre des éléments qu’elle m’a donné par dans son email. Puis je lui dis que l’on va travailler sur un enrichissement de celle-ci en la faisant, elle, intervenir. Je lui dis qu’elle marche dans la neige fraiche et lui demande de me décrire ses sensations de manière précise.

Elle me dit alors en parlant lentement et paisiblement :

« – Mes chaussures s’enfoncent de quelques centimètres à chaque pas dans la neige. Je peux sentir la terre sous la neige avec les irrégularités du terrain. Je sens les pointes de mes pieds qui glissent lorsque la pente est plus importante. »

Je lui dis que le soleil illumine son visage et lui demande de me décrire ses sensations de manière précise. Elle me répond :

« – Je sens effectivement la chaleur sur mes joues mais le bout de mon nez, lui, est froid. Le soleil me réchauffe mais je sens la bise également me rafraichir notamment au niveau du cou. Je sens la neige venir au contact de mon front quand les flocons tombent des arbres. »

Je lui dis qu’elle est entourée de couleur et lui demande de me décrire ses sensations de manière précise.

« – Je vois le blanc éclatant de la neige éclairé par le soleil qui m’oblige à plisser les yeux. Je perçois le vert des arbres en contraste de la neige blanche reposant sur leurs branches. Je vois bien les jeux d’ombres et de lumière lorsque je porte mon attention sur les sous-bois. »

Lors de tout ce travail sur la safe place, je constate qu’elle se laisse parfaitement aller. Elle répond de manière claire mais toujours en prenant plusieurs secondes pour le faire. Le fait de parler ne semble en rien la gêner ou altérer sa transe. Ses yeux sont mobiles derrière ses paupières, elle ne déglutit pas, elle respire calmement. Je sens qu’elle est apaisée. Je lui dis que je lui laisse 5 minutes chronométrées pour qu’elle puisse enrichir sa safe place en insistant sur ce qu’elle voit et ce qu’elle ressent. Je lui confirme également qu’en cas de besoin je suis auprès d’elle pour intervenir. Je lui signifie quand les 5 minutes sont passées et elle me dit qu’elle est prête à ouvrir les yeux et « revenir » dans l’instant présent. Je lui dis que c’est elle qui décide mais qu’avant cela je veux qu’elle puisse retenir les sensations, toutes les sensations qu’elle a éprouvé au cours de la séance.

Alors sans sortie d’hypnose formelle, elle ouvre les yeux et redresse elle-même le dossier du fauteuil. Elle me dit directement que cette séance lui a nettement mieux convenu et qu’elle s’est réellement sentie dans la montagne. Mon ton directif et le fait que je lui demande régulièrement si nous étions synchrones lui a vraiment permis de se sentir en phase avec ma voix. Elle me dit qu’elle me fait confiance pour l’intervention et qu’elle est prête à continuer.

Je lui décris les différentes étapes le jour de son intervention : son arrivée dans le service ambulatoire, sa préparation, sa descente au bloc opératoire où je l’attendrai. À ce moment nous nous positionnerons dans le sas d’anesthésie pour l’installation de tous les outils de monitoring, de la perfusion et la réalisation du bloc du plexus cervical intermédiaire bilatéral. Nous établirons une première transe pour cette première partie et une seconde pour l’intervention. La première phase de l’intervention correspondant à la dissection jusqu’au lobe thyroïdien. Le temps critique étant la luxation du lobe thyroïdien permettant sa résection. Malgré le bloc, elle peut ressentir de la douleur. Les solutions sont : le temps d’hypnose sur lequel nous travaillerons la semaine prochaine, l’ajout d’anesthésique local par le chirurgien et/ou l’ajout de Remifentanil en intraveineux. Lorsque le lobe est retiré, il ne reste qu’à refermer le site opératoire. Je la conduirai ensuite en salle de réveil avant qu’elle puisse remonter dans le service ambulatoire. Je passerai la voir en fin d’après-midi, dans ce service, avec les chirurgiens avant qu’elle puisse rentrer à domicile.

Mes impressions à ce moment sont les suivantes. Je suis très satisfait de la séance. Je me dis que les choses vont pouvoir fonctionner avec cette patiente pour l’intervention.

Nous prenons rendez-vous pour la semaine suivante et nous nous quittons ainsi.

QUATRIÈME RENDEZ VOUS

J’ai échangé avec la patiente par email et elle m’a également reconfirmé qu’elle était satisfaite de la dernière séance et la manière dont nous l’avions mené.

Lorsqu’elle arrive pour la consultation, je ne la fais pas rentrer immédiatement et lui propose de faire le trajet du service ambulatoire vers le bloc opératoire pour qu’elle puisse se représenter les lieux comme elle le faisait certainement avant de pratiquer une arrestation dans son travail de commissaire de Police. Je lui demande donc d’être très attentive aux détails des portes, des couloirs, de la couleur du sol et des murs, des distances que nous allons parcourir, finalement comme si nous préparions une intervention pour aller à la conquête de son lobe thyroïdien malade. Le bureau de consultation d’hypnose se trouve au 5ème étage dans le prolongement du service ambulatoire. Je lui montre les chambres de ce service où elle arrivera le jour de son intervention. Nous descendons ensuite par l’ascenseur jusqu’à l’entrée du bloc opératoire. Nous nous arrêtons là ne pouvant aller plus loin mais je lui montre quand même où se situe la sortie du bloc opératoire et la salle de réveil avant de retourner au 5ème étage dans le box de consultation.

Comme la dernière fois, je lui dis de s’installer directement pour que l’on puisse débuter rapidement la séance. Elle accepte.

Nous pratiquons une induction hypnotique rapide comme la fois précédente avec la technique de « l’eye roll ». Je lui demande de se représenter le jour de son intervention et de se laisser guider par ce que je décris. Je lui dis que je vais lui définir encore une fois les différentes étapes du jour J, de son arrivée jusqu’à sa remontée en chambre après la salle de réveil, en passant par sa descente vers le bloc opératoire, la réalisation de l’anesthésie locorégionale et la chirurgie en tant que telle.

Je lui demande de se concentrer et je lui dis qu’elle va travailler sur le moment délicat de l’intervention, à savoir la luxation du lobe thyroïdien avant son exérèse. Je lui avais expliqué que ce moment est relativement court, de l’ordre de 30 secondes à 1 minute mais qu’il peut être source de douleurs aiguës. Je lui demande donc de se préparer à partir à l’assaut de son lobe thyroïdien. Je lui dis que je vais lui poser un certain nombre de questions pour préciser ce moment et qu’elle doit me donner des réponses concises.

« – De combien de policiers avez-vous besoin pour vous accompagner pour l’assaut ? – 5. »

« – Comment vous allez vous poster avant l’assaut ? – En encerclant le lobe thyroïdien. »

« – Êtes-vous d’accord pour que le chirurgien et moi soyons vos back-ups de sécurité pour savoir quand lancer l’assaut ? – Oui »

« – Êtes-vous d’accord pour je puisse faire appel à du renfort d’anesthésique local ou de Remifentanil si la douleur de l’assaut est trop importante pour vous ? – Oui, mais je ne pense pas en avoir besoin. »

« – Quelle est votre pressentiment pour cette intervention contre le lobe thyroïdien ? – Très bon, je suis confiante. »

Je lui demande de bien garder en mémoire cette sensation de confiance quant à ce moment critique et à l’intervention en générale. Je lui dis qu’elle est prête pour l’intervention.

Comme la fois précédente, c’est elle-même qui met fin à la transe en me disant qu’elle est prête à ouvrir les yeux. Une fois ceci fait, je lui demande comment elle se sent et m’assure qu’elle est effectivement bien sortie de la transe. Je lui demande de bien repenser à ces deux dernières séances, de pouvoir travailler chez elle sur les sensations positives de sa safe place et les sensations de confiance concernant l’assaut de son lobe thyroïdien.

Mes impressions à ce moment sont les suivantes. Je me sens également confiant pour la prise en charge de cette patiente. Je me rends compte de ses ressources, du besoin qu’elle a d’être active pendant la transe et du fait que de la faire parler permet d’être en phase avec elle bien plus que de gêner la transe comme j’en avais peur.

Nous nous saluons pour nous revoir 10 jours plus tard pour son intervention.

JOUR DE L’INTERVENTION

Nous avions prévu avec le chirurgien de la prendre en charge en deuxième position. Ainsi nous pouvions lancer le premier cas et une fois en salle faire descendre Mme G. directement. Après avoir assuré l’anesthésie du premier patient, je suis monté voir la patiente dans le service ambulatoire pour savoir si elle avait des questions, de choses à me demander ou à partager. Elle n’en avait pas et m’a effectivement confirmé qu’elle avait pu, à plusieurs reprises, non pas sous la forme d’hypnose en tant que telle mais de méditation « élargir » sa safe place et en faire une promenade qu’elle utiliserait comme fil conducteur pendant l’intervention qui l’amènerait vers l’assaut de son lobe thyroïdien.

Je lui propose de la faire descendre avec moi vers le bloc opératoire ce qu’elle accepte me permettant ainsi de lui parler pendant le trajet, d’installer notre relation de confiance en adoptant le discours utilisé pendant les deux dernières consultations, à la fois directif et bien sûr bienveillant.

Après la quatrième consultation, j’ai réfléchi au fait qu’il serait plus facile pour moi de mettre en place une communication thérapeutique plus qu’une transe hypnotique formelle pendant la mise en place des éléments de monitoring, de la perfusion et de la réalisation des blocs cervicaux. Effectivement, cela me permet de rester concentré sur la réalisation des blocs tout en introduisant un rythme et un ton de parole adaptés à ce qui va suivre. Comme lors de nos dernières séances, je rends la patiente active et alerte de là où elle se trouve, lui donne des informations médicales sur le déroulé des blocs, lui propose de regarder ce qui se passe sur l’échographie que j’utilise pour leur réalisation.

De manière assez étonnante, alors que tout le monde est bien sûr prévenu de la procédure tant du côté de l’anesthésie que de celui de la chirurgie en passant par les infirmières instrumentistes, et que cela à « rameuter » beaucoup de curieux, à l’approche de l’intervention, tout le monde est parti sans que je ne demande quoi que soit ce qui fait que nous sommes la patiente et moi parfaitement tranquilles lors de ces derniers instants avant d’entrer dans la salle d’opération. Après la réalisation des blocs, le chirurgien passe voir la patiente, échange quelques paroles bienveillantes avec elle avant d’effectivement faire notre entrée.

Les instrumentistes sont adorables, font le moins de bruit possible en préparant leurs tables d’instruments, sont attentives à mon regard alors que je parle à la patiente. Je leur envoie des signes clairs pour les remercier et leur dire que tout se passe parfaitement bien.

Alors que les chirurgiens, après s’être laver les mains, entrent dans la salle d’opération, nous débutons avec la patiente l’hypnose en tant que telle.

Induction rapide avec « eye roll ».

Pour approfondir la transe, je lui demande de se concentrer sur les sensations qu’elle perçoit alors qu’on lui désinfecte la zone opératoire et que l’on colle les champs. J’insiste sur ses perceptions alors que les blocs sont responsables d’une modification de celles-ci notamment en supprimant la sensibilité thermo-algique et en gardant la sensibilité épicritique (du toucher).

Avant de parler au chirurgien, je rappelle à la patiente que je suis son back-up et à ce moment je demande au chirurgien de tester l’anesthésie locorégionale. Pour ce faire il prend, une pince à griffes et serre la peau de la patiente. Elle n’a pas de réaction, ce qui prouve que les blocs fonctionnent bien. J’en fais évidemment part à la patiente pour la rassurer.

Pendant cette première phase de dissection d’environ 30 à 40 minutes, je demande à la patiente d’aller dans sa safe place. Je lui replace le cadre, la moyenne montagne, enneigée de la nuit, le soleil rayonnant, le calme absolu. Je lui demande particulièrement de bien se concentrer sur ses sensations, sur celles que nous avions exploré et travaillé pendant les séances préparatoires. Je fais deux check-points rapprochés en début d’intervention. Un premier pour savoir si elle se sent en confiance et le deuxième, quelques minutes plus tard pour savoir si elle est prête à pouvoir se promener dans cette safe place. Elle me confirme que oui et je la laisse donc faire. Je suis penché près de son visage, sur sa gauche ce qui me permet de surveiller ses expressions, d’avoir le chirurgien principal ainsi que le scope dans mon champ de vision.

J’ai également lancer un minuteur ce qui me permet toutes les 5 minutes environ de m’assurer du confort de la patiente. Lorsque j’interviens, je lui demande :

« – Votre progression dans la montagne se passe-t’elle bien ? – Oui parfaitement. »

« – Percevez-vous la sensation de fraicheur de la neige sur vos pieds ? (Pieds qui ne sont pas recouvert volontairement par les champs opératoires) – Tout à fait, parfaitement. »

« – Ressentez-vous la chaleur agréable sur votre visage et sur votre cou ? (La patiente est couverte par les champs collés au niveau du haut de son cou) – Oui. »

« – Puis-je vous laissez progresser sans le son de ma voix mais accompagnée de ma présence à vos côtés ? – Oui »

L’intervention se poursuit sereinement. Il faut constater qu’il s’agit d’une chirurgie « douce » en ce sens qu’il n’y a pas réellement de gestes très invasifs, de coups, de tractions, de bruits pouvant être particulièrement désagréables ou difficiles à supporter.

Soudain je constate que la patiente fronce les sourcils. Je demande au chirurgien d’interrompre ce qu’il est ce train de faire, lui-même ayant constaté que la patiente bougeait.

Je demande :

« – Comment allez-vous ? – Ça va. »

« – Avez-vous ressenti quelque chose de particulier ? – Oui j’ai eu un peu mal sur la droite. »

« – Je demande au chirurgien… »

Ce dernier me confirme qu’il a terminé la phase de dissection, notamment du nerf laryngé récurrent du côté du lobe thyroïdien à réséquer mais qu’il n’en est pas encore au moment où il aura besoin de luxer le lobe, source possible de douleur.

La patiente a entendu ce que le chirurgien disait. Je lui demande si elle a besoin dès maintenant du back-up d’anesthésie locale ou de Remifentanil. Elle me répond que non et spontanément me dit qu’elle va désormais se préparer à l’assaut de son lobe thyroïdien.

Je lui dis que c’est une bonne chose et lui demande :

« – Avez-vous besoin de moi dans cette phase de préparation en sachant que je demande au chirurgien de nous prévenir lorsqu’il est prêt pour la luxation ? – Non, je me prépare seule et j’attends que vous me disiez quand on lance l’opération. »

Ce qui est assez intéressant à ce moment, c’est que le fait de laisser parler la patiente, de l’avoir favoriser dans les phases de préparation rassure tout le monde dans la salle d’intervention. Le chirurgien avec qui je travaille a déjà réalisé ce type d’intervention plusieurs fois avec de l’hypnose et est donc très à l’écoute, de moi, de la patiente et attentif à ses mouvements qui pourrait signaler que nous avons, du côté de l’anesthésie, besoin de faire quelque chose.

Quelques minutes passent et le chirurgien annonce qu’il est prêt à commencer la luxation et à pratiquer l’exérèse du lobe thyroïdien. Je lui signifie à voix haute de me laisser un temps pour échanger avec la patiente. À côté de moi, l’infirmière anesthésiste, est prête à lancer le pousse seringue de Remifentanil en cas de besoin. Pour rappel, le Remifentanil est un morphinique puissant qui agit très rapidement (30 secondes environ) et qui de la même manière s’élimine rapidement par des estérases plasmatiques permettant ainsi une maniabilité intéressante sans mettre en danger la patiente. Me réadressant à la patiente, avec un ton plus haut et directif, je lui dis :

« – Très bien, Commissaire G, vous avez entendu, nous sommes prêts à partir à l’assaut de votre lobe thyroïdien. Vous sentez-vous prête ? – Oui. »

« – Nous allons faire un « time out ». Êtes-vous d’accord ? – Oui. »

« – Vous êtes entouré de vos 5 collègues policiers pour l’assaut. C’est juste ? – Oui. »

« – Vous avez encerclé votre lobe thyroïdien. C’est juste. – Oui. »

« – Avez-vous besoin de renfort pour le moment ? – Non. »

« – Êtes-vous confiante ? – Oui. »

« – On y va ? – Oui. »

« – Alors, c’est parti. » Et je donne le feu vert au chirurgien.

La patiente fronce alors les sourcils et serre la mâchoire. Je regarde le chronomètre, nous en sommes à 20 secondes. Je prends la décision de na pas intervenir auprès de la patiente pour ne pas la déconcentrer, ni non plus auprès du chirurgien pour lui permettre de finir au plus vite. Je me donne le temps limite de 60 secondes avant de réintervenir tant auprès de la patiente si je la vois toujours souffrir et auprès du chirurgien pour lui demander de faire une pause. Spontanément, le chirurgien annonce que le lobe thyroïdien est « tombé ». C’est à ce moment que je constate que tout le monde retenait sa respiration et qu’un soulagement global tombe sur la salle d’intervention. Le visage de la patiente est détendu. Après lui avoir demandé, elle me confirme que ça va, que cela a été difficile mais que désormais elle se sent elle aussi soulagée et confortable.

La fin de l’intervention est rapide, environ une quinzaine de minutes, pendant lesquelles, je discute finalement avec la patiente. Elle a ouvert les yeux, semble être sortie de sa transe et commence déjà à me raconter ce qu’elle a ressenti pendant la phase critique de l’intervention. Elle me dit qu’effectivement cela a été difficile pour elle mais plus que de la douleur c’est plutôt une grande sensation de stress et d’excitation qui l’ont habité. De la même manière, elle me demande combien de temps l’intervention a duré jusque-là, environ 50 minutes, et elle me dit que cela lui semble être passé beaucoup plus rapidement.

La chirurgie se termine avec la réalisation de la suture cutanée et l’application de la colle biologique, les champs sont retirés et là toutes les personnes présentes dans la salle d’opération viennent féliciter la patiente. De son courage, de sa détermination, de sa concentration. Je vois bien en l’observant qu’elle est très fière d’elle, ce qu’intérieurement je partage. Sur le trajet vers la salle de réveil, je décide de lui en faire part en lui disant :

« – Je suis très fier d’avoir été à vos côtés, de vous avoir accompagné pendant cette intervention. Vous avez été effectivement très courageuse et je me suis senti moi aussi en sécurité pendant toute l’intervention. Comme si nous nous étions protégés l’un l’autre. » C’est avec le sourire que je l’ai laissé en salle de réveil en lui disant que je repasserais la voir dans l’après dans sa chambre avec les chirurgiens avant qu’elle ne rentre chez elle.

CONCLUSIONS 

La prise en charge de Mme G. s’est déroulée début 2019 avec l’opération en mars 2019.

J’avais pratiqué plusieurs chirurgies thyroïdiennes sous hypnoanalgésie lors de mon passage d’un an dans le service d’anesthésie de Neuchâtel. La différence était que pour ces patients, nous utilisions bien sûr l’hypnose mais avec une sédation complémentaire par Propofol et une anesthésie locale délivrée par le chirurgien. Plusieurs problèmes se posaient alors. Sur le plan anesthésique, l’utilisation du Propofol, un hypnotique intraveineux, altérait la conscience du patient et rendait, à mon sens, l’hypnose moins efficace. En effet, la concentration du patient est nécessaire pour permettre sa focalisation et tirer tous les avantages de la transe. Finalement, pour ce type d’intervention thyroïdienne, nous avons besoin, d’un point de vue anesthésique, de deux choses. La première est une hypnose au sens médical du terme qui est soit apportée par un médicament hypnotique type Propofol, soit par la transe hypnotique. La seconde est l’analgésie qui peut être apportée soit par l’anesthésie locale réalisée de proche en proche par le chirurgien, soit par l’anesthésie locorégionale et les blocs des plexus cervicaux intermédiaires. L’avantage des blocs est un travail plus rapide du chirurgien car l’anesthésie locale a tendance à modifier les rapports anatomiques et à prolonger le temps de chirurgie. C’était la première fois que j’utilisais cette technique d’association de l’hypnose avec un bloc du plexus cervical intermédiaire bilatéral et un sauvetage au Remifentanil. Je l’emploie désormais pour tous les cas.

La prise en charge de cette patiente m’a fait progresser dans ma pratique de l’hypnose à plus d’un titre. D’abord sur le fait de réellement pouvoir m’adapter au patient. En effet, bien que l’ayant appris pendant la formation, pouvoir réellement coller aux attentes du patient n’a jamais été aussi vrai que dans cette prise en charge. J’ai été vraiment obligé de me remettre en cause face à cette patiente et à ses désirs. Jusqu’alors, j’intervenais surtout auprès de patients aux soins intensifs et en anesthésie, souvent dans des situations d’urgence et graves ce qui fait que j’avais assez peu de retour aussi direct du ressenti et de la volonté du patient. Mme F. m’a permis de prendre du recul et un peu plus de hauteur dans l’accueil des patients suivants pour finalement leur permettre de me donner les clés de leur propre prise en charge. Le deuxième élément important qui m’a fait évoluer est le fait de pouvoir autant parler avec la patiente au cours de la transe hypnotique. Jusqu’alors, j’étais attentif aux réactions des patients, je pouvais échanger avec eux mais sans jamais réellement leur permettre de s’exprimer. Après la prise en charge de Mme G., je me suis aperçu que c’était moi qui mettais un frein à la possibilité des patients de parler essentiellement par crainte que cela puisse perturber la transe des patients, voir les en sortir. Alors qu’au contraire, je me suis vraiment rendu compte qu’encore une fois c’était les patients qui s’adaptaient en parlant autant ou aussi peu qu’ils le désiraient et que de mon côté c’était une source d’information importante pour adapter au mieux leur prise en charge.

J’ai eu des nouvelles de Mme G. dans les mois qui ont suivi à plusieurs reprises. Tout d’abord pour me signifier que tout allait bien pour elle, qu’elle était toujours satisfaite de la prise en charge et que si à l’avenir elle devait se faire de nouveau opérer, elle me recontacterait.

4 thoughts on “ASSAUT HYPNOTIQUE D’UN LOBE THYROÏDIEN

  1. Bravo pour cette intervention sous hypnose. L’art de l’hypnothérapeute c’est l’empathie soit réellement comprendre et penser comme le patient. Vous l’avez parfaitement appliqué en observant vote patiente ce qui est la base et l’essentiel.
    Si vous me permettez une suggestion (post-hypnotique ;-))) vous pourriez profiter de cette réussite pour suggérer à la patiente que ses extraordinaires capacités lui serviront un jour ou l’AG sera incontournable. Si elle est capable de surmonter une chirurgie éveillée elle est capable de surmonter les effets secondaires négatifs de l’ anesthésie pour pouvoir profiter pleinement des effets bénéfiques.
    Félicitations

  2. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ton témoignage. Il décrit une expérience d’accompagnement hypnotique sincère, sans aucun artifice spectaculaire. Il témoigne, me semble t-il, d’un véritable travail d’humilité pour réussir à coller aux besoins réels de la patiente. Merci, cool

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